Peine de mort en France – «Tout va très vite, la tête tombe dans un panier»

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Peine de mort en France«Tout va très vite, la tête tombe dans un panier»

Ils étaient surveillants de prison, avocat, jurée à la cour d'assises. De près ou de loin, ils ont connu la peine de mort, abolie en France il y a 40 ans. Ils se souviennent.

Christian Ranucci a été guillotiné le 28 juillet 1976.

Christian Ranucci a été guillotiné le 28 juillet 1976.

AFP

Ils avaient entre 19, 25 ou 35 ans et ont côtoyé la peine de mort abolie il y a 40 ans en France. Témoignages.

«La foule applaudissait»

Geneviève Donadini avait 35 ans en mars 1976 quand elle a été tirée au sort pour être jurée au procès de Christian Ranucci, jugé pour l'enlèvement et le meurtre d'une fillette à Marseille. «Le premier jour du procès, ça a été un choc», raconte-t-elle. Devant le palais de justice, «une foule compacte» de badauds crient «la mort, la mort, la mort !»

Dans la salle d'audience «archipleine», une «ambiance de vengeance, de haine». Elle a encore en tête les mots de l'avocat général qui requiert la peine de mort: «Ranucci que Dieu vous assiste, car vous êtes au-delà de la pitié des hommes». Du délibéré dont elle est tenue au secret, elle ne dira rien. Ranucci est condamné à mort "à la majorité de huit voix au moins". Dehors, «la foule applaudissait. Sortir sous les "bravos" parce que vous avez condamné un homme à mort, c'est dur», confesse Geneviève Donadini, aujourd'hui 81 ans.

«Et puis vous rentrez chez vous. J'ai pleuré tout le trajet de retour». En 1981 l'abolition de la peine de mort est «un grand bonheur», reconnaît-elle. «Plus personne n'aura à vivre ce que j'ai vécu (...) condamner quelqu'un à mort, c'est un traumatisme».

«2m50 au-dessus»

Aimé Fauroux est entré dans l'administration pénitentiaire en mars 1976, à la prison des Baumettes de Marseille. «J'avais 19 ans et demi». Quand Christian Ranucci y a été exécuté deux mois plus tard, il était au service de nuit. «On nous avait prévenu, on savait que ça se passerait vers 4h du matin». Dans le long couloir entre la cellule du condamné et la cour intérieure où il sera exécuté, ils mettent «des couvertures partout au sol» pour étouffer le bruit des pas des magistrats et avocats qui viendront assister à l'exécution.

Le camion bâché de la guillotine était arrivé la veille. «Il (le condamné) a 22 ans, deux ans de plus que moi à peine, il est en bonne santé et il va avoir la tête tranchée», se souvient d'avoir pensé Aimé Fauroux, aujourd'hui 65 ans. «J'étais en poste à une fenêtre, exactement 2m50 au-dessus. Je me suis dit "je regarde, je regarde pas?" Et je suis resté scotché».

La suite «va très vite». «La tête tombe dans un panier», le corps est «balancé» dans un autre, le tuyau d'arrosage efface les traces de sang. «Les avocats étaient blancs comme neige». Les surveillants et les exécuteurs se retrouvent à la cantine, «pour un casse-croûte». Avant «je ne savais pas trop si j'étais pour ou contre mais là... C'était barbare».

«24H sur 24»

Jean-Pierre Ricard a eu la charge de deux condamnés à mort en transit pendant quelques semaines à la maison d'arrêt de Nice, où il travaillait. À 25 ans, il est le plus jeune surveillant. «C'est vous qui passerez les journées avec eux», lui dit-on. «Je ne me posais pas la question d'avoir un avis sur la peine de mort, il fallait que je fasse mon devoir». Les condamnés à mort sont surveillés «24H/24» - pour s'assurer qu'"ils arrivent à la guillotine vivants", dit Jean-Pierre Ricard, aujourd'hui 74 ans. Ils mangent mieux que les autres, et on lui demande de leur parler «le plus souvent possible».

Il les imaginait «plein de fureur» et s'étonne de leur «inertie». «Un grand détachement les habitait, ou alors c'était de la résignation». Il discute de tout et de rien, «s'interdit de poser des questions sur les raisons pour lesquelles ils sont là ou ce qui les attend». L'un sera exécuté, l'autre gracié. Hasard des mutations, il retrouvera le deuxième dans une autre prison dix ans plus tard. «Il me saute quasiment au cou», sourit-il.

«On est libéré d'un poids énorme, on revit»

«J'ai une chance remarquable, je n'ai jamais eu un client condamné à la peine de mort», admet Henri Leclerc, 87 ans, qui a raccroché la robe d'avocat il y a peu. Durant «vingt-cinq ans de carrière» avant l'abolition, «j'ai dû plaider 5-6 fois contre la peine de mort, 3-4 fois où j'ai vraiment eu peur qu'elle soit prononcée». Toutes les affaires ne sont pas «spectaculaires» mais «vous prennent de la tête aux pieds».

À chaque fois les faits étaient reconnus. «Des faits horribles, d'une violence inouïe et il fallait quand même qu'ils ne soient pas condamnés à mort». Pour «faire réapparaître celui qu'on défend comme un être humain», «on met tout ce qu'on est», résume-t-il.

«Le pire moment c'est sans doute le délibéré. Vous êtes obligés d'attendre la dernière question, la seule qui vous intéresse», celle qui évitera la peine de mort: existe-t-il des circonstances atténuantes ? Dans les affaires de Me Leclerc, la réponse a toujours été "oui". «On est libéré d'un poids énorme, on revit».

(L'essentiel/AFP)

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